Paris vous aime magazine avril-mai-juin 2022

Problème, c’est à l’université qu’on trouve la catégorie la plus affectée par ce biais : les chercheurs

rationnelle. En effet, si nos croyances antérieures nous ont permis de naviguer dans le monde jusqu’à maintenant, nous n’avons pas intérêt à nous en écarter. De même, par-delà le degré de vérité ou de fausseté de ce qui est affirmé (c’est-à-dire la rationalité épistémique), il y a la fonction des propos avancés pour atteindre l’objectif que l’on poursuit (c’est- à-dire la rationalité instrumen- tale). La recherche mobilisée par l’auteur montre qu’il est rationnel d’éviter l’information qui remet en question nos croyances : il y a des avantages à adopter de fausses croyances si celles-ci soutiennent la cause que l’on veut défendre. Stanovich explique comment cette tension entre rationalités épisté- mique et instrumentale est poussée à l’extrême dans le domaine social, quand la vérité est subordonnée à l’appartenance de groupe. Ainsi, il est avantageux pour l’individu d’adhérer aux croyances de son camp, même si celles-ci sont en contradiction avec les faits objec- tifs, pourvu qu’elles permettent d’atteindre l’objectif commun. Or, ce qui est ici avantageux pour l’individu devient nuisible pour la société : les politiques publiques devraient être fondées sur ce qui est objectivement vrai. Mais, lorsque tout le monde raisonne à travers le prisme de l’autoconfir- mation, il en résulte une société qui ne peut converger vers la vérité. La situation devient encore plus dramatique quand on constate que les caractéristiques spécifiques de ce biais font qu’il est très difficile de s’en affranchir. Contrairement aux autres biais cognitifs attestés par la psychologie, la particula- rité de celui-ci est qu’il n’est pas atténué par le niveau d’intelli- gence, d’éducation ou de prise de conscience. Ce biais affecte juste- ment le plus ceux qui sont convain- cus d’en être le mieux protégés, à savoir les « élites cognitives ». La recherche montre que ce sont les personnes à la fois très intelli- gentes, très instruites et fortement «Cécité d’autoconfirmation»

police, they witness these scenes by either siding with the police or the demonstrators, depending on the explanation provided by the researchers. When spectators believe the said protesters came to prevent abor- tions from being performed, left- wing subjects will validate the behaviour of the police, while right-wing subjects will validate the protesters’ actions. Con- versely, when they believe pro- testers came to oppose the ban on homosexuals joining the army, those on the right will justify the actions of the police and those on the left, those of the protesters. Stanovich describes how this dynamic occurs in experiences involving issues where our politi- cal, religious, or moral positions diverge. At first glance, this bias appears to embody irrationality, but the author shows us that there is nothing irrational in self-confir- mation biases. On the contrary, projecting our worldview onto facts, and assessing new informa- tion against our own beliefs, is a rational strategy. As our previous beliefs have allowed us to navi- gate the world until now, we have no interest in deviating from them. Likewise, beyond the degree of truth or falsity of what is asserted (i.e. epistemic rational- ity), there is the function of the statements made to achieve the objective we pursue (that is, instrumental rationality). The research mentioned by the author shows that it is rational to avoid information that challenges our beliefs: there are advantages to adopting false beliefs if they sup- port the cause we seek to defend. Stanovich explains how this ten- sion between epistemic and instrumental rationalities is pushed to the extreme in the social domain, where truth is sub- ordinated to group membership. It is thus advantageous for indi- viduals to adhere to the beliefs of their own side, even when they contradict objective facts, pro- vided they lead to a common

objective. However, what is advan- tageous for an individual here can be harmful for society: public pol- icies should be based on what is objectively true. But when every- one reasons through the prism of self-confirmation, the result is a society unable to converge on the truth. The situation becomes even more dramatic when we realise that the specific characteristics of this bias make it very difficult to move beyond it. Unlike other cognitive biases identified by psychology, this one isn’t attenuated by intel- ligence, education, or awareness. This bias precisely affects those who are convinced they are best shielded from it, namely the “cog- nitive elites”. Research shows that highly intelligent, educated peo- ple firmly believe in an ideologi- cal viewpoint which suffers from what Stanovich calls "self-confir- mation blindness", insofar as these attributes reinforce peoples’ biases and prevent them from realising the extent to which these biases affect them. We touch on what the author con- siders to be at the heart of the problem: universities. These institutions, which should theo- retically arbitrate on facts and data in order to allow us to over- come our biases when determin- ing public policies, have a major- ity of researchers belonging to the category most affected in this way. Stanovich provides the most disturbing illustration of this drama by describing the relent- lessness of social scientists to find the supposed cognitive defects of their right-wing opponents – a process that reached its climax with the advent of the Trump presidency. While many studies claim to prove the ignorance, racism, and authoritarianism of the right- wing electorate, they mostly demonstrate the biased way researchers designed them. When experiments are conducted rigor- “Self-confirmation blindness”

ously, and the cases used replaced by other unbiased ones with regard to the beliefs cherished by the leftist electorate (i.e. more than 90% of social scientists), the supposed cognitive differences disappear. We thus discover that voters on the right deny science just as much as those on the left (the former in the case of climate change, the latter with regard to the biological differences between men and women), and that some are just as authoritarian as others when it comes to dealing with their political opponents. The Gordian Knot of self-con- firming opinions seems difficult to undo and seems to require drastic action. This is shown by the proposal made by the author in the book’s last paragraph. He believes it necessary to save our democracies, and so calls for completely cutting off public funding of all universities pro- moting ideology rather than free and diverse thought. While such a measure may seem extreme, reading this book convinces us of its necessity.

d’autres, non biaisés en faveur des croyances chéries par l’électorat de gauche (soit plus de 90 % des cher- cheurs en sciences sociales), les supposées différences cognitives s’effacent. Ainsi, ondécouvre que les électeurs de droite nient la science tout autant que ceux de gauche (les premiers dans le cas du change- ment climatique, les seconds en ce qui concerne les différences biolo- giques entre hommes et femmes), et que les uns se montrent tout aussi autoritaires que les autres quand il s’agit de faire face à leurs opposants politiques. Le nœud gordien de la pensée d’autoconfirmation ne semble pas pouvoir être doucement défait, mais requérir plutôt des actions radicales. Ainsi le montre la propo- sition que formule l’auteur dans le dernier paragraphe de l’ouvrage, nécessaire, selon lui, pour sauver nos démocraties : Stanovich invite à couper entièrement les fonds publics de toute université pro- mouvant l’idéologie plutôt que la pensée libre et diverse. Si une telle mesure peut sembler extrême, la lecture de cet ouvrage nous convainc de sa nécessité. Sources Keith E. Stanovich, The Bias That Divides Us: The Science and Politics of Myside Thinking , MIT Press, 2021

The problem is that the category most affected by this bias is found

in university researchers

attachées à un point de vue idéo- logique qui souffrent de ce que Stanovich nomme « cécité d’auto- confirmation», dans la mesure où ces attributs les renforcent dans leur biais et les empêchent de se rendre compte qu’elles en sont victimes. Nous touchons à ce que l’auteur considère comme le cœur du pro- blème : l’université, à savoir l’ins- titution qui devrait arbitrer sur les faits et les données afin de nous permettre de surmonter ce biais dans l’établissement des poli- tiques publiques, est constituée majoritairement de personnes appartenant à la catégorie la plus affectée par ce biais, soit les cher- cheurs. Stanovich donne l’illus- tration la plus préoccupante de ce drame en décrivant l’acharne- ment des chercheurs en sciences sociales à trouver les supposés défauts cognitifs de leurs oppo- sants de droite – une démarche ayant atteint son paroxysme avec l’arrivée de Trump au pouvoir. Si les études prétendant prouver l’ignorance, le racisme ou l’auto- ritarisme de l’électorat de droite sont nombreuses, elles ne valent en réalité que comme démonstra- tion de la manière biaisée dont les chercheurs les ont conçues. Quand les expériences sont conduites de manière rigoureuse, et les cas utilisés, remplacés par

Sources Keith E. Stanovich, The Bias That Divides Us: The Science and Politics of Myside Thinking, MIT Press, 2021

Découvrez Phébé sur www.lepoint.fr/phebe/ Bénéficiez de l’intégralité des articles Phébé et du Point en vous abonnant pour seulement 1 € le 1 er mois, sur abo.lepoint.fr/o re.decouverte. Discover Phébé and Le Point (in French) by subscribing for €1 for the first month at abo.lepoint.fr/o re.decouverte. POUR ALLER PLUS LOIN/Of further interest Hugo Mercier, Dan Sperber, The Enigma of Reason , Harvard University Press, 2017 Steven Pinker, Rationality: What It Is, Why It Seems Scarce, Why It Matters , Penguin, 2021 AUTEURS Keith E. Stanovich est professeur émérite de psychologie appliquée et de développement humain à l’université de Toronto et ancien titulaire de la chaire de recherche du Canada en sciences cognitives appliquées. Author Keith E. Stanovich is Emeritus Professor of Applied Psychology and Human Development at the University of Toronto and former Canada Research Chair in Applied Cognitive Science.

AVRIL - MAI - JUIN

AVRIL - MAI - JUIN

65

64

PARIS VOUS AIME MAGAZINE

PARIS VOUS AIME MAGAZINE

Made with FlippingBook - Online catalogs